Inadéquates

Il a fallu que j’atteigne l’âge adulte pour comprendre que je n’arriverais pas à plaire à tout le monde, et que je n’arriverais jamais a être heureuse comme ça. Je ne plais toujours pas à tout le monde et on me le reproche beaucoup, mais au moins je m’en fiche, et tel l’Enfant d’Elephant, j’ai la peau dure. J’en ai eu marre de ne jamais être “assez”. Pas assez gentille, pas assez polie, pas assez intelligente, pas assez serviable, pas assez…c’est bon oui?

Je suis bonne fille, je fais des efforts, mais ça finit par me courir sur le haricot proverbial.

J’ai

Je me souviens très bien de la premiere fois où la situation m’a frappée, c’était à un photoshoot…Ne ris pas, il fut un temps où j’étais jeune, grande et mince, assez pour être modèle. J’avais 26 ou 27 ans, c’était un de mes dernier shoot (je n’étais pas terrible en modèle je cause trop). J’attendais que ce soit mon tour en studio après le maquillage, avec une brochette de mannequins. A coté de moi, une blonde parfaite exsudait l’incertitude, et s’inquiétait de son rouge à lèvre. “Il est bizarre non? Tu trouves pas qu’il est bizarre? Il a un goût bizarre.” Je l’ai vaguement rassurée , et puis je me suis replongée dans mon livre.
J’étais en train de lire The Concrete Blonde (pas le truc à lire au maquillage) de Michael Connelly, dans le texte, en buvant du champagne à la paille, c’était la mode à l’époque, pour éviter de détruire le rouge. Ça fait roter, n’essaie pas. Je fais du trucage CG et je venais de bosser sur un film qui avait été nominé aux Oscars, j’avais deux masters obtenus à l’âge où souvent tu commences ce genre d’études, j’avais mon propre appartement bourré de bouquins et de plantes, et je me sentais, comme toutes les jeunes femmes de ma génération, y compris la jeune fille à ma droite belle comme un ange : totalement inadéquate, complètement incompétente, et pas “assez”.

Je trouve la modestie charmante*, mais ce sentiment d’incompétence et de laideur qui nous accompagne toute notre vie, nous les filles, ce n’est pas de la modestie, c’est toxique. Il faut être jeune et jolie au régime sportive une parfaite maman une professionnelle accomplie une épouse idéale une fée du logis nickel bronzée épilée et …soufflons un peu.
Est-ce que “ça ira comme ça” et “je tiens encore debout après une journée de dingue” ne suffiraient pas pour une médaille, une couronne, les palmes, le palmipède tout entier?

Tout le palmipède on a dit! Toi aussi tu mérites un canard, si, si.

Tout le palmipède on a dit! Toi aussi tu mérites un canard, si, si.

Et donc, ce jour là à peu près, j’ai décidé que c’est bon, ça allait être assez comme ça. C'est à moi de décider si ma vie est réussie ou pas. Je ne peux pas être parfaite, c’est impossible et terriblement frustrant. Je vais plutôt faire ce qui m’intéresse si je peux, le faire bien, et être contente en le faisant.
J’ai fait une bucket list: je voulais être DA avant trente ans, créer des livres d’images, apprendre l’origami, l’aquarelle et le Japonais, avoir un chat, voyager tous les ans. J’ai eu de la chance, beaucoup travaillé, et fait à peu près toute la liste (je suis nulle en Japonais). J’ai arrêté, en temps et heure, d’être jeune, puis d’être jolie, et même mince. J’ai construit une vie un peu atypique mais très chouette avec ma famille. Je supporte patiemment les remarques à ce propos.

Presque un quart de siècle après le dernier photoshoot, je continue à étudier, à travailler, à voyager, à lire dans le texte en 4 langues. J’ai toujours des bouts de doute, mais je me soigne. Je pense que je devrais fêter ça, au champagne-sans paille.

Bucket list. Tu peux mettre des fleurs dedans, c’est dejà suffisant.

Bucket list. Tu peux mettre des fleurs dedans, c’est dejà suffisant.

Ma génération a été éduquées sur le thème du “peut mieux faire” suivi du pas très gentil “la ramène pas”, quand elle a fait mieux. Tu rajoutes une couche de pub par là dessus, une once de consumérisme, trois magazines de mode, quelques photos bien léchées sur Insta, des gens sur Facebook ou Linkedin qui ne parlent que de leurs victoires…c’est terrible, nous sommes noyées dans un reproche permanent, une épée de Damocles : “peut mieux faire". Suivi immédiatement de “ la ramène pas” sinon ce serait trop simple. Tout est mieux que nous, déjà qu’on est des merdes, ohlala, il faut rattraper ça! Nous sommes des insatisfaites nageant dans le doute chronique. Nous cherchons la perfection salvatrice, seules, surtout ne pas se faire aider, surtout éviter les critiques. Nous achetons pour oublier, pour compenser, des choses jetables qui ne durent pas. Nous faisons des régimes pour mieux grossir, nous chassons les diplômes au lieu de travailler, nous nous épuisons au lieu de profiter.

C’est triste, tout ce temps perdu à douter ou à essayer de se conformer, du temps précieux jeté au vent. J’attends avec impatience qu’il soit de nouveau à la mode de célébrer les efforts faits, le quotidien, et les exploits aussi. Que ce soit à la mode d’être contente, pour soi, et pour les autres, de vies parfois difficiles, mais toujours bien remplies.

En attendant, dès qu’une amie doute, je suis là.
Fais ce qui t’intéresse : le reste suivra.

*surtout chez un homme.

Delphine Doreau