La déco momoche, ou comment remettre le temps à la mode.

©Delphine Doreau 2019

©Delphine Doreau 2019

C’est toujours extrêmement difficile pour moi de parler de style de vie. Déjà, c’est difficile de le faire sans pontifier. Ensuite tout le monde a des vies différentes, c’est quelque chose que je respecte. Un de mes amis n’avait jamais fêté Noël avant de me connaître. Une autre ne sait pas se servir d’un stylo plume. Une troisième n’a pas mangé de croissants avant l’âge adulte. Toutes choses que je fais depuis l’enfance, aussi facilement que je respire, et qui me semblaient normales, jusqu’à ce que je voie de l’autre côté du miroir grâce à mes amis. Je vivais sans me rendre compte dans des normes culturelles très strictes.

Et ça marche dans l’autre sens, mes amis on été aussi surpris par ma vie. Moi je n’ai pas besoin d’un salon, je n’ai pas de télé, il y a des tables et des bureaux dans toutes les pièces ou presque. Je ne laisse pas mes amis voir ma chambre, pour moi c’est du domaine de l’intime, une chose pas évidente quand on a grandit à Tokyo ou à Hong Kong dans un petit appartement.

Chacun sa façon de vivre. Je n’ai pas de jugement, et je n’en veux pas. Si tu préfères avoir des coussins par terre pour prendre le thé, une table chauffante, ou seulement des meubles gris ou marron, c’est chez toi, je n’ai rien à dire. Aide moi juste à me relever des coussins, j’ai pas l’habitude.

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Je suis quelqu’un de très curieux, et de très critique. J’ai toujours remis en cause les normes dans lesquelles j’ai été élevée, au grand désespoir maternel d’ailleurs. Au « Tu ne peux rien faire comme tout le monde », je réponds comme l’Enfant d’Elephant de Kipling, avec son insatiable curiosité : « oui mais pourquoi ? ». Pourquoi est-ce que je ne mettrais pas un lit dans le séjour, avec des coussins pour s’asseoir, ça serait plus pratique pour les copines qui traînent après le dernier métro ? Pourquoi est-ce que le thé est meilleur dans cette tasse? Est-ce que cette casserole est vraiment pratique ? Je déteste le ménage, être l’esclave du quotidien. J’aime analyser, construire, installer. Je remets tout en question, et particulièrement la société de consommation. C’est assez logique, sauve ta planète, tout ça, et on y perd son temps, pas seulement son argent.

hein?

Mais oui réfléchis. Si tu achètes une chaise de mauvaise qualité, il faudra en racheter une dans un an ou deux. Ça coûte très cher à la longue, et ça prend un temps fou! Trouver, choisir, acheter…un après-midi en ville, une soirée sur l’ordinateur, pouah. J’ai autre chose à faire. Et c’est pareil pour une chemise, un stylo, n’importe quoi. J’achète des objets dont je suis à peu près sure que je pourrais les supporter plusieurs décennies, ou au moins plusieurs années. Ça demande un peu de courage pour une chemise jaune ou un fauteuil rose. Mais en fait la chemise jaune une fois usée j’en cherche une autre: maintenant, je me connais, je sais que j’aime vraiment les chemises (et les rideaux tiens) couleur soleil. Le fauteuil ça fait seulement 13 ans que je l’ai, je te dirais dans 5 ans si je le supporte toujours !

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Je perds moins de temps à faire les courses. J’ai du temps pour autre chose, pour les autres…pour travailler. C’est devenu normal , une autre réalité, et quand je dois retrouver les habitudes de grande consommation (pour les listes scolaires par exemple) j’ai vraiment du mal.

Je n’aime pas ce qui est jetable. Je n’aime pas ce qui est triste. Je n’aime pas le gris. Et j’aime mon confort. Dans un temps de minimalisme hyper consumériste, tu imagines comme je suis à l’aise! Oui le minimalisme c’est une forme de consumérisme : la plupart des textes que j’ai lu recommandent de jeter ce qu’on n’a pas utilisé, au risque de le racheter plus tard. Tu jettes, tu rachètes. C’est du gâchis. Je n’aime pas ça. J’ai utilisé hier des papiers chiyogami acheté à San Francisco en 2005, et à LA en 2017. C’est pas minimaliste du tout…

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Et donc j’en reviens au temps, et à la déco. Je garde ce que je trouve beau, ce que j’aime, ce qui est utile. Je ne remplace pas. Je dois rendre dingue les gens derrière moi chez Søstrene Grene, parce que je regarde vraiment longtemps les objets avant de les acheter. Est-ce que j’aime vraiment cette boîte violette à fleurs, est ce qu’elle est bien solide? Dans dix ans elle sera toujours là chez moi, peut-être recouverte d’un autre papier, mais elle sera là. Lavée, repeinte, ou réparée. Il faut que je lui imagine un futur avant de l’acheter. Comme cette chaise IKEA d’ailleurs, qui en quelques mois a été solidifiée avec des équerres, puis recouverte d’un autre tissus, le premier était trop fragile. Le tissu, cherche pas, je l’ai depuis plus de dix ans je pense, je ne me rappelle même plus quand je l’ai acheté. Le tapis c’était un tapis de jardin en Californie, mais ici en Irlande un tapis dans le jardin c’est un nid à mousse, il est très bien devant mon bureau.

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Forcément au bout d’un moment, même si tu as un style plus constant que le nôtre, ça vire un peu au bric à brac. Hors en déco de nos jours, si tu regardes sur Insta où dans les magazines, les modèles donnés, ce sont souvent des gens qui ont assez d’argent ou de temps pour remplacer toute une pièce, youpi, tout refaire, tout redécorer, et même peindre tant que tu y es, dans un seul style qui correspond à des normes strictes. Moi j’habite dans une gentille petite maison que je loue, même pas peinte en « renting white », et les meubles et objets que tu vois sur mes photos, je les ai accumulés au fil du temps, peints ou repeints moi même, cousus, ou réparés. J’ai pas le budget pour tout refaire. J’ai de la chance, je peux arranger ou réparer, rajouter un truc, mais c’est tout. Et donc c’est sur, si je mets une chaise moche à côté d’une table de cuisine et que je rajoute un coussin rouge, c’est pas forcément très chic et papier glacé. Mais je suis bien contente, et puis j’aime ma chaise moche, et le coussin rouge c’est moi qui l’ai fait.

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C’est ce que j’appelle de la déco momoche, d'après ma copine Amélie qui m’a fait tilter sur le mot. La #momochedeco, c’est quand tu fais avec ce que tu as, que tu répares au lieu de jeter, et que tu n’achètes que ce que tu supporteras de voir toute ta vie. C’est la déco des gens normaux, avec des jolies choses et puis des pas si jolies. C’est pas parfait, ça rentre pas dans les cases.

Mais ça fait des endroits bien habités, bien personnels, bien cosy. C’est pas toujours montrable. Il y a du chantier, des trucs qui traînent parfois (pas tout le temps ho ramasse tes chaussettes quoi).

Tu me diras, oui, rien que de très normal. Sauf qu’on commence à prendre l’habitude, avec les géants de la mode qui deviennent aussi des géants de la déco, à des déco «saisonnières ». Non seulement c’est parfait et sophistiqué, mais il faut changer tous les 4mois! Et que devient la déco de la saison dernière ? Ça doit être fatiguant en plus, tout changer tout le temps…

On voit des intérieurs parfaits sur Insta, parfois chez des copines en plus, tout gris et rose doré nickel 2019, avec la Monstera deliciosa obligatoire en motif, et le panneau tissé au mur. La déco est en train de devenir une forme de selfie. Il va falloir des filtres, des flous, une app qui retire automatiquement les fils de l’ordi qui traîne et et la culotte orpheline qui dépasse sous le canapé. Tous pareils, tout neuf pareil. C’est normalisant, déprimant, et de plus en plus consumériste. Ça m’énerve.

Il est temps de retourner au confort, au joli, au trucs qu’on aime, qu’on répare et qu’on garde. Vive la #momochedeco.

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Delphine Doreau